L'adolescence
Déficit de l'attention, agressivité, anxiété, dépression, famille
Les difficultés attentionnelles semblent disparaître magiquement, à l'adolescence, dans le tumulte des nouveaux comportements d'affirmation, quand seulement elles furent reconnues auparavant. L'on parle volontiers de la dépression, du danger suicidaire comme s'il s'agissait d'un point de départ plutôt que d'arrivée. Il est vrai qu'une petite part des dépressions auront sans doute une composante familiale, d'origine génétique, et une autre petite part une explication traumatique, situationnelle ou typiquement affective. Mais il serait improbable que la plus grande part ne soit pas neuro-maturationnelle. À l'adolescence, l'impulsivité ne reçoit plus l'impunité de l'enfance et se paie cher, dans le groupe des pairs, la famille ou l'institution scolaire. Le manque d'initiatives et de constance paraît doublement volontaire, dans ce corps immature mais énergique. Les adultes contestés se refusent dorénavant à la gratuité de leur aide.
Voilà un secteur largement négligé, que même la recherche ne considère pas encore, par crainte de s'y perdre. Cependant, plusieurs formes de TDA/H se manifesteront surtout à l'adolescence. Plus inattendu encore chez le surdoué qui avait franchi si allègrement son parcours académique. Comme les conséquences d'un TDA/H ignoré et non traité auront leur impact majeur, à cet âge, quand les tensions vitales s'intensifient, que les projets d'indépendance se bousculent, sans pouvoir s'appuyer sur une bonne capacité d'organisation et de réussite. C'est le temps où les échecs cumulatifs arrivent à un point de non retour, davantage si le milieu immédiat n'a pas pris soin d'élaborer une psychologie de soutien. L'estime de soi, fragilisé, conduit vers le négativisme, la dépression. La dépression clinique reçoit une grande attention, en raison du risque suicidaire. Pourtant, le plus grand risque provient du niveau d'impulsivité qui varie d'intensité selon la gravité du TDA/H. C'est donc cette impulsivité et ses facteurs connexes qu'il faudrait mesurer, et traiter pour prévenir tout danger.
Malgré les particularités individuelles du TDA/H, il demeure que l'adolescence amène de nouveaux défis, que la seule enfance n'actualisait pas encore. Les apprentissages deviennent plus abstraits et spécifiques et demandent une motivation constante, un désir d'avancer sans ambivalence. Pour l'adolescent TDA/H, il faudra s'appuyer davantage sur un talent propre, afin de mieux nourrir la motivation, au quotidien. Les forces personnelles seront à la base de la motivation, plus que jamais chez d'autres personnes plus dociles qui anticipent facilement les bienfaits à venir. L'individu TDA/H aura besoin d'une gratification à court terme, une réalisation qui amène une satisfaction sensorielle. Souvent c'est dans la sphère des activités manuelles, visuelles, télévisuelles, informatiques que le talent se découvre. Il importe de le favoriser, comme un point d'appui pour accepter les activités plus frustrantes. Saint-Ex a pu piloter des avions de ligne commerciale, sans jamais passer de tests de compétence. Il s'arrangeait autrement comme un petit débrouillard. Il parvenait à ses fins, mais à sa façon.
L'adolescent est souvent la cause première de ses souffrances, parce qu'incapable de vivre les contraintes du milieu d'apprentissage, d'organiser ses intérêts et priorités, de ne vivre que l'instant du plaisir immédiat, de ne prévoir jamais le pire, dans ses expériences improvisées et palpitantes. On arrive mal à débuter des traitements complexes, à cet âge, mais l'on peut modifier les priorités de parcours, sans abandonner tout le curriculum. Il faut éviter l'excès de laisser choisir, selon son seul intérêt, sauf dans les périodes maladives et régressives. L'on peut encore tenter de mobiliser les forces restantes, favoriser un encadrement plus personnalisé, et dans le cas du TDA/H, fournir un tutorat professionnel ou semi professionnel, hors famille souvent, qui permet un "monitoring" des acticités de travail. Car c'est toujours l'organisation de l'agenda et des priorités éducatives qui pose problèmes, et doit se faire sur une base quotidienne, au plus hebdomadaire, afin de soutenir la notion de temps, si précaire, mais absolument nécessaire à toute réussite.
La condition répressive ne peut s'utiliser à long terme, devenant confrontation et lutte morbide, davantage sans prise de conscience d'un TDA/H. Il y a, quelque part, constat d'impuissance et deuil à élaborer, comme dialogue et constance à maintenir, dans une psychologie adaptée. Einstein, Mozart, Picasso n'auraient pu exister sans leur rébellion, leur anti-conformisme, leur insouciance, leur précarité du jeune âge. Pouvait-on ou devait-on modifier leur tempérament intempestif? Et qui pourrait se passer d'eux maintenant tels qu'ils sont devenus? Que faire de mieux sinon canaliser ces énergies diffuses et émergentes vers les talents propres, évitant les écueils de l'autodestruction? Il ne s'agit pas de laisser faire, mais de contenir et de comprendre les sensibilités particulières, les intelligences multiples, les talents cachés qui se dissimulent sous divers masques d'apparat.
Facteur de vulnérabilité
. l'hypersensibilité dissimulée
Cet aspect contrecarre aisément les apparences, où dominent contestation,
provocation, je-m'en-foutisme. Il y a endurcissement volontaire aux punitions,
dans l'insouciance feinte. "Il y a un fantasme de contrôle qu'il faut détruire",
disait un intervenant favorisant le contrôle, en référence aux classiques
propositions freudiennes de la castration symbolique. C'est vrai que
l'arrogance, la critique acerbe des autres, parfois la suffisance impressionnent
et vont convaincre qu'il y a là force de caractère, invincibilité, dureté sans
faille, intention de détruire ou contrôler. Mais dans l'intimité, cette même
personne doute d'elle, recherche l'affection, craint la solitude, et le rejet.
Sa vie lui semble vide, sans espoir, oubliant facilement ce qu'elle possède,
pour tous ses désirs non comblés. Si alors elle ne reçoit que critiques et
remontrances, ou bien elle se rebelle davantage ou s'oriente vers la dépression.
Il faut revenir à la psychologie de base pour un peu s'orienter; cet adolescent n'anticipe pas tellement les conséquences de ses attitudes; il vit au jour le jour et profite du moment présent tant ce dernier apporte le plaisir immédiat ou le défi motivateur. Mais la réalité ne se laisse pas oublier. Les contraintes sont toujours là, s'accumulent et nourrissent la frustration. La tempête gronde sourdement puis alors éclate, lors d'une mauvaise note, d'un reproche anodin; l'estime de soi, en équilibre instable, s'effondre brusquement; l'idéation dépressive ou l'anxiété s'installe, puis apparaissent le ralentissement psychomoteur, le retrait, les malaises somatiques, les impulsions suicidaires, quand les menaces ou les gestes agressifs ont fini par s'épuiser.
C'est dire que l'approche confrontant, dit structurante, doit s'accompagner d'un soutien adéquat. Elle ne doit non plus se perdre dans ces approches interprétatives qui trop souvent remuent un passé peu significatif ou utile, quand il s'appuie trop sur l'histoire familiale, comme si elle faisait foi de tout, car, généralement, le parent fait plus partie de la solution que du problème, malgré les prétentions de nombreuses théories. Il arrive qu'un parent aussi, souffrant d'un TDA/H jamais diagnostiqué (ce qui est encore la norme) soit jugé comme incompétent et irresponsable, pc il manque d'organisation dans ses affaires. Avant de créer des liens dynamiques entre les personnes, il importe de bien définir leur tempérament propre, seule manière de définir ce qui appartient à l'une ou à l'autre et parfois à l'ensemble du groupe.
Ce qui se distingue de l'enfance à l'adolescence
L'on a longtemps pensé que le syndrome du TDA/H cessait vers 12-13 ans,
amenant l'arrêt brusque de la médication, par exemple. En réalité, il y a
changement progressif, de la petite enfance à l'adolescence, du niveau et
intensité de l'agitation, vers un substitut plus opposition, affirmation
excessive de soi. C'est l'essence même de l'adolescence, dira-t-on, mais non pas
à ce niveau de vigueur. À l'enquête approfondi, l'opposition paraît servir
d'alibi au déficit attentionnel, et d'ailleurs y réussit assez bien, puisque
trop souvent les professionnels avertis peinent à le reconnaître. L'agitation
s'intériorise, et devient plus mentale que physique. L'éparpillement des
intérêts demeure. Mais la plus grande maturité de l'intelligence permet de
bonnes rationalisations, presque à l'épreuve de toute contestation. Il faudrait
vivre sa vie, faire ses choix seuls et au prix de grands risques, parfois de
l'intégrité physique, vu l'absence relative de la notion de danger.
L'adolescence sera souvent plus précoce et plus longue chez l'enfant TDA/H,
d'une part en conséquence d'une surstimulation neurophysiologique des systèmes
hormonaux, et d'autre part d'une maturation affective plus difficile. Ainsi les
aventures sexuelles seront marquées d'improvisation, d'impulsivité et de
précocité, s'alliant également avec le peu d'inhibition générale des impulsions,
comme les séparations douloureuses et fréquentes.
Cette période n'est pas nécessairement plus difficile que les autres pour le parent ou intervenant averti, mais sûrement très angoissante pour celui qui n' a rien anticipé et prévu. La structure éducative doit rester présente et stable et éviter de projeter une fausse autonomie, encore en devenir. Il pourrait se perdre beaucoup de talents, dans une responsabilisation factice des adolescents.
En regard du traitement, c'est souvent la fin de la médication, comme des thérapies alternatives. La présence de l'opposition interfère avec les meilleurs projets, surtout si l'on doit tout commencer, niveau zéro, à ce moment-là. Il faut profiter des années antérieures pour inscrire les principales données ou encore favoriser les forces émergentes tout en soutenant l'estime de soi, toujours fragile.
Dr Claude Jolicoeur, psychiatre
Montréal, janvier 2002, ©