Détresse psychologique chez le jeune enfant
Tout parent ou éducateur pourra confirmer que les temps de transition ou de changement d’activités constituent souvent les moments difficiles de la journée.
Le changement:
L’adulte oublie déjà ses jeunes années où il avait lui aussi si peu d’aptitudes au changement. Quand en ces temps-là il se levait le matin pour seulement accomplir des choses amusantes. Non pas des jeux, comme disaient les adultes. Plutôt se retrouver dans un petit monde, avec des objets à sa mesure, petits animaux, petites voitures, petites maisons. Il n’y a bien que les adultes qui ne pensent qu'à s’amuser, qui font des "semblant". Pour moi enfant, tout est vrai. Je ne conte jamais d’histoires, et je ne sais pourquoi on nous fait croire au Petit Chaperon Rouge, qui m’épouvante à chaque fois. Croire que tous ces vieux contes représentent la sagesse des temps anciens? Moi je pense qu’on veut nous faire peur, nous tenir bien tranquille. Je me demande comment on aimait les enfants dans ces années-là.
Le temps qui ne passe pas:
Ce que je n’aime pas, c’est de partir pour la garderie, alors je suis bien dans ma chambre, et m'occupe à autre chose. Il me semble qu’à chaque fois, c'est une première fois. Je crains de partir et ne plus revenir chez moi. Si seulement on me laissait apporter un petit souvenir, je porterais sur moi un peu de ma maison. Mais quelques minutes sur place, et je ne veux plus revenir à la maison, comme si je l'avais oublié. J'aimerais alors transporter un petit jouet de la garderie chez moi. Je porterais toujours de petits paquets d’un endroit à l’autre. Ce qui me déplaît encore, c’est bien de cesser tout à coup une activité que j’aime, sans le temps de finir ce que j’imaginais faire. C’est vrai que je ne vois pas le temps passé. Il faut avertir à l’avance, à l’aide d’une grande horloge qui fait de gros tic tac ou mieux d'une minuterie qui affiche les minutes, les secondes. Je pourrais voir le temps qui file, même si je ne sais pas l’heure encore. Et ne me parlez pas de jours, de semaines, de mois; vous me perdez; parlez-moi seulement en secondes, en minutes. Ne me demandez pas d'attendre trop longtemps ni ne faites de promesses qui tardent à venir. Qui connaît la patience quand le temps ne passe pas?
Ce qui est assez curieux, c’est que je vois tout à travers mes parents, mes amis, ma maison, ma chambre, mes jouets. Je compare tout le temps. Je mesure le monde à partir de chez moi, comme il y en a, des plus vieux, qui regardent tout à travers leur ville, leur pays. Moi, je ne suis pas rendu là. Vous voyez que ma nervosité provient de bien petites choses. Si j’étais grand, je vous dirais que je n’ai pas la même notion de temps et de l’espace que vous. Rien ne compte que le présent, le lieu où j’habite et les personnes qui m’entourent.
Émotions à sens unique:
Et vous savez sans doute que je ne peux vivre qu’une seule émotion à la fois. Quand je suis triste, il n’existe au monde que la tristesse, mais quand c’est la joie, j’oublie aussitôt la peine. Puis quand une personne me chagrine, je la déteste pour la vie et je crains de me venger d’elle, mais dès qu’elle se montre gentille, j’aime à nouveau follement. J’ai encore bien de la misère à réfléchir, à raisonner. C’est tout ou rien. Le juste milieu, je ne connais pas. Moi, j’aimerais prendre la toge de Batman et m’envoler au gré du vent. Impossible, dites-vous, mais pourquoi? Mais je n'oserai pas; je crains trop de me blesser et me retrouver à l'hôpital. Je ne fabule pas encore. Et j'écoute mes parents.
Le jeu qui n'est pas un jeu:
Malgré tout moi je joue pour de vrai, j’aime pour de vrai et je déteste pour de vrai. Et quand je dessine, je raconte ma vie pour de vrai, et le noir, c’est la tristesse et le rouge la joie totale. Et que tous ceux qui cherchent des sens cachés se reposent; tout est limpide et je ne fais pas de secrets. Entre nous les jeunes enfants, le vocabulaire reste simple, mais suffisant pour dire notre colère ou notre joie. On ne fait pas de diplomatie comme les grands qui n'arrivent plus à dire ce qu'ils veulent entre eux, par crainte de se faire des peines. Les enfants sont un peu cruels sur le moment, mais on oublie aussi très vite. On ne garde pas rancune. Le passé n'a pas grande importance. Si l'on s'amuse, le reste ne compte plus.
Témoignages:
Voilà le petit enfant que j’étais, se souvient l’adulte qui aujourd’hui a charge d’enfants. Et le plus grand défi du quotidien pour le parent, l’éducateur, c’est d’avoir constamment le regard sur le passé et l’avenir, tout en s’occupant du présent, ou bien toujours se rappeler la concrétude de la pensée infantile. #9;
C'est l'histoire du petit Jean de 3 ans qui se cache sous la couverture devant la tante et lui demande aussitôt de se faire retrouver. Mais tu es chez grand-maman, lui dit-elle? Mais non, répond-il joyeusement. Alors tu es parti dans le parc? Eh non, eh non! Peut-être dans la ruelle? Encore non! Mais où es-tu donc? Je suis ici, dit-il, en se découvrant subitement, certain d'avoir créer la parfaite illusion. Ou encore cet enfant de 5 ans que la mère s'empresse de ramener de la garderie, dès le midi, pour se payer du bon temps ensemble, pour le reste de la journée. Mais tu viens vraiment trop tôt, lui dit-il, je suis en train de m'amuser avec les amis .
Une fillette du même âge, très verbale, s'inquiète depuis que sa mère, en blaguant, laisse tomber: " Si tu ne t'arrêtes pas de parler, il faudra te couper la langue"; aussi dès qu'elle aperçoit, dans le réfrigérateur, une langue de bœuf, elle craint bien d'y trouver un jour la sienne. Ou encore d'entendre dire que l'on peut parler plusieurs langues, "et combien de langues me faut-il?", s'interroge-t-elle. Un jour, un enfant refuse la pénicilline de l'infirmière Céline; "je ne veux pas de péni-Céline, je veux la péni-François, à mon propre nom", dit-il avec détermination.
En jouant à Lucky Luke qui chasse les mauvais Dalton, avec les moniteur(trice)s du camp, un gamin commence à souffrir de cauchemars nocturnes, et à l'étonnement des parents, avoue qu'il ne cesse de penser aux bandits et même qu'on le confonde avec un Dalton. Qui n'a, durant l'enfance, tenter de surprendre le bonhomme lunaire dans les ombres mystérieux de l'astre céleste.
Commentaires:
Ici et là, l'espace et le temps de chaque enfant s'imposent en absolu, comme aussi la concrétude de la pensée qui prend ce caractère magique, sans être imaginaire. Une blague ou un jeu pour l'adulte, une crainte, un besoin sinon une réalité pour l'enfant qui n'a pas naturellement le sens de l'humour. Ce qui nous éloigne beaucoup du modèle projectif de l'enfant miroir du parent. On a longtemps confondu le monde magique au monde imaginaire qui demeure, quant à lui, sous le contrôle du jugement de réalité. L'adulte sera rarement conscient qu'en amusant, effrayant ou rassurant l'enfant, il joue sur un grand écart de perception, qui passe de l'irréel pur pour l'un au réel concret pour l'autre. Cette particularité devrait d'ailleurs servir, non seulement pour éviter l'effroi, mais à favoriser la sécurité, par la magie positive, "je vais enchaîner la méchante sorcière, je vais attraper tous les bandits, etc." Il n'y a aucun intérêt à raconter ses peines, ses malheurs à des enfants. S'ils semblent tant rechercher les histoires de peur, c'est bien dans une tentative naïve et peu efficaces de contrôler les émotions négatives.
Si le jeune enfant peut se modéliser par l'éducation, il ne saurait incorporer une pensée qui ne lui convient pas. Pour l'adulte, la confusion du temps et de l'espace appartient davantage à l'esprit poétique ou philosophique qui permet une multitude de rencontres dans la pensée abstraite; autrement il pourrait s'agir de fabulation ou de mauvais jugement.
Claude Jolicoeur, pédopsychiatre, Montréal, août 1999