Comment parler damour avec le fils opposant de 13 ans?
Vivre tous les jours:
Je nen peux plus de cet enfant qui me harcèle, qui
nécoute jamais la moindre consigne sans discuter, qui naccomplit aucune
tâche sans surveillance. L'école ne fait que commencer; il se refuse aux devoirs; il ne
recherche que la présence de ses amis; il m'envoie à tous les diables dès que je veux
l'aider. Il a cette petite composition de 20 lignes à faire; le voilà quil se
contente de quelques mots par ligne, en nombre décroissant du début à la fin, et des
fautes partout. Le professeur na pas donné d'autres précisions, dit-il.
Je suis toujours pris entre lui et le conjoint qui me trouve trop
compréhensive. "Mon il, le déficit d'attention," lance-t-il. "Je
voudrais bien être son père. Il m'écouterait ou je le plaquerais au mur." Alors
dans son emportement, il reprend possession de sa télévision, de son système de son
qu'il lui avait prêté. Il jure de ne lui rendre plus jamais le moindre service. Puis il
se calme et doucement la paix revient, mais comme à l'ombre d'un volcan. Moi, c'est
vrai que je fais mille compromis, comme de lui préparer son linge, le repas du matin et
du midi, et même lui laver le visage qui se couvre et s'infecte de boutons d'acné. Lui
qui ne prend son bain qu'aux deux jours, sale, pas sale, et ne se nettoie jamais la
figure, même s'il ne cesse de prendre un soin bien excessif de sa coiffure. Allez donc
comprendre. Mais si je ne l'aide pas, comme dans bien d'autres choses depuis qu'il est
petit, mon fils ne fait pas ce qu'il doit. Malgré tout, tous les jours, il y a
affrontements sur le détail de chaque situation qui ne lui convient pas. Il faudrait
qu'il décide et gagne à chaque fois. Tout dépend de son intérêt ou de sa motivation.
Trouver un répit:
Maintenant, je sens la colère qui m'envahit et devient une pierre en
moi. Je me pétrifie. Le cur mendurcit. Suis-je vraiment encore une bonne
mère? Il faut quil aille passer au moins une semaine chez son père, qui ne
la pas revu depuis quelques semaines. Il a de lautorité, quant même. Il se
fait écouter par une menace plus virile. Il met le poing sur la table. Et devant lui, mon
fils si arrogant courbe l'échine et baisse la tête.
Mais comment lui dire? Se sentira-t-il abandonner? Je lui dirai que ma
colère ne cesse de monter et risque de détruire lamour que jai encore pour
lui. Cependant mon attachement reste bien entier, il possède mon corps, mon esprit, ma
cervelle; cette portion de moi, je lespère, restera sauve, si je ne tombe dans la
haine. Oui, Seigneur, préservez-moi de la haine qui na pas le droit de
mhabiter.
Mais la tendresse et lamour disparaissent de plus en plus sous le
poids de la déception, la frustration, la colère intense que je narrive plus à
garder sous contrôle. Il faut un repos, une distance, une solitude. Sinon jéclate,
jexplose, je mémiette, je nexiste plus. Pars, garçon, retrouve une
autre source que tu puisses vider à nouveau. Mais laisse-moi, sans dire un mot, pour une
petite semaine, prendre du souffle et de la vigueur.
Commentaires:
Il est important de distinguer le niveau et la nature de chaque
émotion. L'attachement a une base très primaire, presque physiologique, s'installant
dans les premiers mois et années de la relation. Un sentiment qui perdure dans les
turbulences de la colère, les aléas des conflits journaliers. Mais la durée de la
colère affecte finalement la tendresse ou l'amour, et dans son intensité conduit
jusqu'à la haine qui peut détruire l'attachement. Chez l'humain, rien n'est autre que
relatif cependant; l'espoir renaît dès que possible et répare encore et encore. Il
faut permettre, si possible, l'expression ouverte des émotions, avec des personnes
empathiques ou compréhensives, en dehors des moments de crise.
L'agressivité de l'enfant:
La situation la plus difficile, en tout temps, autant
pour le parent que la fratrie. La difficulté d'attention entretient une déficience de
l'anticipation envers la contrainte, et favorise l'impulsion soudaine lorsqu'elle se
présente. Comme le besoin également de faire vite, de gagner à tout prix, à défaut
d'imaginer la défaite comme temporaire, mais permanente. C'est ainsi que le groupe
devient davantage une épreuve qu'un enrichissement, la socialisation un défi qu'une
état de plaisir, la fratrie une menace à la perte d'attention, irréversible. La fatigue
ou la stimulation aidant, le moindre incident peut entraîner des catastrophes.
Si la psychologie conventionnelle peut suggérer que les enfants
règlent leurs problèmes entre eux, ou vivent totalement leurs émotions, cela convient
surtout aux enfants qui ont la capacité de se contenir, et bien peu aux enfants TDA/H qui
nécessitent une surveillance continue et des interventions drastiques. Cet enfant
surréagit; il bouscule ou frappe si on le touche. Il se croit agresser dès que son
espace vital, aussi large soit-il, lui semble rétrécir. La peur de perdre sa place,
même trop grande, peut générer l'angoisse. De son point de vue, l'attaque vient
d'ailleurs.
Ainsi ne jamais laisser la violence se poursuivre gratuitement sous
approbation tacite, malgré qu'elle puisse être parfois hors contrôle. Non plus que le
fameux défoulement sur un objet second, intermédiaire comme un sac de sable, un
oreiller, etc, faussement symbolique. Trouver un moyen d'amoindrir, de distraire, de
dévier l'impulsion, de l'enfermer, de faire barrage, d'endiguer le flot, parfois de
construire à partir de son énergie comme dans le sport. Il n'y a aucun profit à
soutenir l'excitation neurosensorielle qui n'a rien de thérapeutique en soi comme
l'expression d'un désaccord ou de sentiments négatifs, à travers le langage qui sublime
l'émotion. Le seul choix d'avenir, c'est parler ou agir avec mesure quand il se peut,
souvent après la crise. La tradition psychodynamique, d'origine un peu freudienne, qui
permet la décharge émotionnelle ne convient pas quand l'individu perd contrôle, car
elle s'adressait à celui qui en avait trop, à l'époque où tout était névrose. On en
est venu à valoriser l'expression intempestive de soi, sans égard aux causes multiples
de l'anxiété.
L'émotion, il faudrait l'ancrer dans le temps qui passe, en la défilant lentement
comme au ralenti. L'espace, il faudrait la définir comme l'on ramène la rivière dans
son cours naturel, en la creusant, et réduisant les obstacles qui la dévient.
Dr Claude Jolicoeur, pédopsychiatre,
Montréal,
Septembre 99