De quelques hypothèses
Généralités:
Se rappeler que tout avancée, dans le domaine du psychisme humain, nous amène toujours dans l'ordre de l'hypothèse, à la base de toute théorie qui n'a rien de la réalité objective, mais doit servir à vérifier une situation particulière. Le fonctionnement du cerveau restera pour longtemps trop complexe pour se comprendre d'une seule supposition, toutefois indispensable pour entreprendre son exploration. Toute hypothèse a la même utilité qu'une constellation du ciel, comme la Grande Ourse, qui n'a que la forme qu'on lui invente, chariot ou casserole, pour nous conduire à l'étoile polaire. Il s'agit là d'une pure fiction qui depuis des siècles aide le voyageur. Mais que le brouillard se lève, il faudra bien trouver une autre référence. Un modèle doit conduire quelque part. Et pouvoir disparaître dès que l'on atteint son but. Toute théorie devient alors aussi futile que nécessaire, selon le temps de son application.
Pourtant le psychique exige une transcendance de l'être sur la matière, un dépassement de la pensée sur la cellule nerveuse. L'être humain a non seulement besoin d'un corps mais aussi d'une histoire, aussi mythique et fabulée, soit-elle. Mais dans la réalité, le comportement de l'individu dépend autant de sa génétique, de ses hormones, de sa maturité cognitive que de facteurs affectifs ou sociaux ou tous à la fois.
Le professionnel(le) tente de conserver une distance critique à l'égard des formulations théoriques et cherche à distinguer ce qui relève ou de la constatation ou de la spéculation. Il(elle) se méfie de ces théories englobantes qui veulent tout expliquer par une seule idée, une pensée unique et circulaire, Et dans le même moment, il faudra aussi laisser à l'art la partie qui lui revient, et toute psychologie ou pédagogie appliquée exige cette portion qui s'invente au gré de l'intuition, des événements qui se présentent dans leur complexité.
De fait, depuis le début des années 70, l'on délaisse progressivement les approches qui se fondent sur des principes "a priori", déductifs, allant du général au particulier, pour faire des études systématiques, inductives, qui font appel à l'évidence du symptôme (usage de base de données) et conduisent à la généralisation. Une bonne combinaison de l'une et l'autre approche s'avère nécessaire tant les paramètres de la vie mentale resteront aussi multiples.
Hypothèses de fonctionnement:
- Génétique:
La vie commence au moment de la conception, où se jouent les grandes lois de la génétique universelle. À cause de la partie étrangère d'origine paternelle, l'embryon forme une semi-greffe, soumis à une série complexe de rejet immunitaire de la mère, qui lutte pour se défendre de cette agression génétique. Les conditions de formation du fœtus dépendraient en grande partie de cette incompatibilité primitive et originelle, toujours relative, mais capable de dénaturer l'impulsion maturationnelle, retarder la croissance optimale des divers organes en devenir de l'embryon, et son éventuelle intégrité neuropsychique, davantage encore si s'additionne la différence sexuelle du chromosome Y. Ainsi, l'on trouve toujours de 4 à 5 fois plus de garçons que de filles dans les problèmes de maturation autant physique que cognitive et affective. À cette condition initiale s'ajoutent parfois différents facteurs d'agression qu'il s'agisse de virus, de drogue, d'alcool, de malnutrition, de maladie métabolique, etc. La plupart des symptômes de grossesses voire aussi d’infertilité peuvent servir d’indices à ce rejet immunitaire.
Une hypothèse immunogénétique
- Hormonal:
Déjà l'identité du genre, féminin ou masculin, dépendrait principalement soit du niveau d'exposition aux œstrogènes pendant l’embryogenèse des 3-4 premiers mois de grossesse, soit de la capacité des glandes sexuelles à sécréter les hormones spécifiques, testostérone ou œstrogène, dans le cours de la vie. Avant la puberté, il y a présence de sensualité sans sexualité proprement dite, même si certains enfants peu inhibés paraissent vivre une sexualité précoce, plus imitée qu'intégrée. Avec l'adolescence, la forte décharge hormonale entraîne un grand besoin d’affirmation de l’identité, une poussée de l’autonomie, la création de nouvelles alliances entre les pair(e)s, posant problèmes quand la maturité et le jugement de réalité n'ont pas assez d'emprises sur la pensée magique toujours présente de l'enfance.
- Neurophysiologique et sensoriel:
Le cerveau contient, croit-on, jusqu'à 100 milliards de cellules, les neurones, travaillant au rythme fantastique de 150 milliards d'opérations à la seconde; il multiplie son réseau de communication intercellulaire, les synapses (en moyenne le neurone établit des liens avec 10,000 autres neurones) en fonction, en particulier, des apprentissages courants, jusqu'à la fin de l'adolescence et plus encore.
Le développement du tissu nerveux débute au milieu de la 3iè semaine fœtale mais ne s'arrête pas à la période de gestation. La majorité des neurones se créent dans les premiers neuf mois, mais continuent leur croissance et leur organisation pour longtemps. La myélinisation (enrobage protéinique des cellules nerveuses permettant la conduction électrique) participe au processus de maturation de manière primordiale, se poursuivant à l'adolescence et le jeune âge adulte; les relais hippocampocorticaux ne seront myélisés qu'en fin d'adolescence, par exemple. De plus, la synatogénèse (création des connections), principale clé de la connectivité nerveuse, demeure un processus constant et se produit en deux phases: d'abord la sélection des cibles neuroniques survient tôt, alors que les neuroblastes (cellule-mère) et les neurones s'organisent, sans discrimination, entre eux; ensuite cette sélection se spécifie avec la compétition à l'égard de la même cellule postsynaptique et entraîne la dégénérescence de certaines synapses et le renforcement des autres qui restent (Huttenlocher PR). Le plus étonnant encore provient de certaines découvertes faites récemment à Montréal (Hôpital Sacré-Coeur) quand l'on constate que chez l'aveugle, la partie du cerveau visuel se transforme pour devenir partie active de l'activité auditive, comme si le cerveau avait horreur de la non-utilisation. L'inverse semble aussi vrai; la surdité augmente le pouvoir de discrimination visuelle. Un grand espoir pour les difficultés d'apprentissage, les problèmes maturationnels, en fonction de la plasticité cérébrale, surtout du jeune âge. #9;
Une langue étrangère peut jusqu’alors s'apprendre sans accent de langue maternelle. Le cerveau procède aussi à une sorte d'épuration de ses liens, par émondage progressif de ses dendrites dès l'âge de 5 ans, pour se poursuivre vers la vingtaine, la quarantaine, la soixantaine, jusqu'à la démence sénile. Le temps premier des apprentissages demeure naturellement celui de l'enfance et adolescence.
La mémoire
Soulignons aussi qu’il existe deux types de mémoire d’apprentissage; l’une à long terme, qui se rattache à la répétition de l’exercice, celle du savoir-faire comme la mémoire motrice, source des habiletés corporelles; l'autre à court terme, celle du sens commun, la mémoire de travail ou de procédure, la mémoire qui permet, par exemple, de composer un numéro de téléphone à 7 chiffres (la capacité moyenne de l'adulte mature), de commencer et terminer une tâche à temps par étapes successives, et qui constitue la capacité usuelle de rappel de ce qui se voit, s’entend, se touche, etc; elle utilise la notion de temps et un certain degré d'anticipation. Et plus chaque geste d'apprentissage fait appel à un grand nombre de sens, plus la mémoire (la concentration surtout) fonctionne à son meilleur. Il y a donc intérêt à unir l’auditif, le visuel, le tactile (manuel), parfois même le gustatif, l’olfactif, (quand la situation pédagogique le permet), d’où l’importance traditionnelle de l’écriture (tactile et visuelle), de la lecture (visuelle), au besoin à haute voix (visuelle et auditive), et des techniques audiovisuelles ou informatiques associées.
L'on commence même à croire que la mémoire actuelle, les événements du présent façonnent les souvenirs du passé; le contraire de la théorie qui veut que le passé conditionne le présent (Arnold). Il vaudrait la peine d'améliorer sa vie présente pour bonifier le passé, dans cette perspective. Une véritable révolution dans la psychologie conventionnelle.
- cognitif : Jean Piaget
La maturation neurosensorielle donnera lieu à l’organisation cognitive de la pensée, que Jean Piaget, psychologue suisse des années 50, formule dans des études sur ses propres enfants, en déterminant le stade:
1-sensori-moteur (0-1½ ans); relié à l’expérimentation active. La sensation tient lieu d’objet, quand la réalité externe n’est pas encore définie comme externe mais plutôt en masse diffuse et peu différenciée. Avant 18-20 mois, l’enfant ne peut se reconnaître dans un miroir.
2-préopérationnel (2-7ans) avec accès au langage, au jeu symbolique et imagerie mentale;
3-opérationnel-concret (7-11 ans), avec la capacité de conserver la quantité, le poids, le volume, la longueur, le temps et l’espace et améliorer la permanence de l’objet-symbole;
4-opérationnel-formel (11 ans à la fin de l’adolescence), permettant de passer de la pensée magico-concrète à la pensée rationnelle-abstraite, réversible (de la cause à l’effet et vice versa), donc de finaliser la permanence objectale.
Stades cognitifs se produisant ici dans les meilleures conditions de neuro-développement. Mais il se peut que la pensée magico-concrète conserve une certaine présence, même à l’âge adulte, surtout en présence d’immaturité du caractère, de pathologies spécifiques comme le déficit de l’attention. Également primordiale l’idée que le clivage cognitif entre le bon et le mauvais objet diminue lentement jusqu’à 12-13 ans (Susan Harter), et même bien au-delà en psychopathologie. Cela signifie que le jeune enfant peut difficilement combiner deux émotions contraires sur le même sujet dans un même temps; comprendre qu’une personne peut aimer et aussi punir à la fois. Elle ne sera que méchante pour le temps de la punition ou bonne pour le temps de la récompense, et sans limite temporelle si l’adulte ne procède pas de lui-même à la réconciliation.
Chacun(e) sait pourtant qu'il ne s'agit que d'une grossière approximation. La pensée magique persiste toute la vie, s'infiltre à la moindre occasion dans la pensée adulte, lors d'une distraction, d'une fatigue, d'un stress, d'une rivalité. Elle ne ménage pas la science non plus où les conflits d'école foisonnent à partir de rivalités de personnalité. Elle se permet des fêtes régressives sous le masque de la tradition religieuse, culturelle, comme si l'homme devait revenir vers l'enfance à date précise, à l'arrivée des solstices ou l'équivalent contemporain. Le danger de cette pensée magique, c'est qu'elle reste concrète avant tout et risque de s'enfermer sur elle-même sans besoin d'universalité.
Quelques modèles de thérapie:
- modèle psychoaffectif:
Les émotions intenses peuvent submerger l'individu, surtout lors des pertes ou séparations répétées, conflits sévères au point d'inhiber ou retarder les capacités d'apprentissage ou d'évolution de la personne, compte tenu de ses autres attributs-forces et faiblesses. Les émotions principales de l’existence vont de l’agressivité à la tendresse, qui se construisent sur les instincts naturels de vie ou survie. L’attachement, qui s’organise dans les premiers mois de vie, a d'abord une forme purement neurophysiologique et sensorielle " l'imprégnation ", produisant une trace profonde, qui appellera ensuite la tendresse, le dévouement, davantage si les deux entités de relation s’adaptent mutuellement. Mais l'attachement parental possède une force instinctive presque impossible à reléguer même si l'enfant se refuse. Peu de forces peuvent l'égaliser. Cependant l'attachement profite de la compréhension des agir les plus simples. L'amour ne peut grandir dans l'ignorance des motifs de l'autre. La seule intention de bonne volonté suffira rarement à confronter les grands obstacles.
Les théories courantes ont souvent un rapport plus ou moins direct avec la psychanalyse, qui postule l'existence de l'inconscient. Il n'y aura pas à se surprendre qu'un objet tel l'inconscient n'existe pas, n'a aucune réalité concrète puisqu'il est la négation de la conscience. Il s'agit d'un concept, d'une métaphore, d'une fiction. Il a la même fonction que le noir face au blanc; le moins à l'égard du plus; le pouvoir de créer un contraste, une polarité, une dynamique de la pensée. Il n'a pas tant lieu de faire une apologie de l'absence, du néant, de la "castration". #9;
La technique de l'analyse tente une remontée vers les souvenirs précoces par l'association ou le jeu libre dans une relation contrôlée, dite transférentielle qui serait à l'image de la relation parent-enfant et reproduirait les conflits de l'enfance, à travers les soi disants et fictifs stades libidinaux (oral, anal et phallique) pour mieux les compléter et les dépasser. #9;
Une approche où la subjectivité l'emporte sur l'objectivité, mais donne un sens aux émotions contradictoires à travers les méandres du fantasme ou du rêve. Le grand défi de la psychanalyse moderne, c'est de reconnaître davantage le développement neuro-cognitif et trouver des indications plus spécifiques à ses interventions. Quelque part, l'analyse devint victime de son succès pendant les dernières décennies, en envahissant tous les champs de la connaissance et pratique clinique, là où pouvait exister un certain vide scientifique. Et cette invasion persiste à travers un système dûment ancré dans les mentalités autant universitaires que cliniques. L'invention freudienne se veut une psychologie personnalisée, qui donne au sujet la responsabilité de reconstruire son histoire même après-coup, à travers une relation intense (3-4 séances/semaines) qui donne au récit sa consistance, comme un roman qui s'écrit en paraboles et laisse au lecteur sa propre interprétation. Mais là aussi, il y a une limite aux expectatives. La dépendance affective totale se produit quand l'un(e) des partenaires manque de mesure, d'autonomie, d'autocritique, d'alternatives vu l'intensité de la relation affective. "Plus facile d'y entrer que d'en sortir", clamait l'un d'entre eux. L'interprétation devient une arme offensive, destructrice, si lancée comme une vérité, au lieu d'un souffle que l'on prête. La crise existentielle, la perte massive, le deuil sévère et prolongé, la colère refoulée de frustration, les adaptations complexes semblent bien convenir au rythme propre, au pas cadencé, de cette approche, chez l'individu fonctionnel sans autres déficiences biologiques majeures.
Que constitue l'héritage freudien? Davantage une philosophie de l'existence qui repose sur l'individualité et ses désirs souvent contradictoires, la définition intime du bonheur fugitif et la frontière que l'individu doit se donner par lui-même, sans souffrir la loi du dehors.
- modèle familial:
La théorie veut que tous les membres de la famille fassent partie d’un système, où chacun influe l’un sur l’autre. Une mauvaise communication engendre une pathologie relationnelle et en particulier la tendance à créer le bouc émissaire, le "mouton noir", victime des projections négatives des autres membres. C’est la compréhension systémique. Les secrets, source supposée de dysfonctionnement, doivent se révéler, afin que tous aient la même information. Ce modèle ne devrait pas empêcher l’identification des troubles du caractère ou des pathologies mentales, sans risquer autrement de banaliser l’individu sain en faveur du plus malade.
- modèle interpersonnel:
Une approche que se veut, chez l'adulte surtout, à la fois cognitiviste et affective, dans un rapport limité avec le temps et l'espace avec un thérapeute ou un groupe. Pouvoir trouver des solutions réalistes à ses difficultés dans une série d'une dizaine d'entrevues, le regard fixé sur la réalité du moment. Les difficultés maturationnelles de l'enfance, dont le TDA en particulier et ses séquelles résiduelles chez l'adulte, ne font pas encore partie du modèle. Ce cognitivisme, c'est une forme de conditionnement cognitif davantage qu'une métacognition qui pourrait permettre de réfléchir sur soi.
Commentaires:
Chaque type d'orientation développe ainsi son propre langage, tant au niveau des causalités que des types de traitement. Comment peut-on s'y retrouver dans cette espèce de jungle où existent tant de conflits d'écoles de pensée et fait presque oublier l'essentiel, à savoir que toute théorie n'a que le mérite des bénéfices qu'elle apporte. Personne n'échappera à la contrainte d'une information juste et appropriée. En terme de résultats, nul ne doit rechercher la perfection absolue, mais davantage l'équilibre entre forces contraires et divergentes; équilibre entre le corps et l'esprit, entre la maladie et son remède, entre effets positifs et négatifs, souvent compromis du moindre mal.
Dr Claude Jolicoeur, pédopsychiatre,
Montréal, 1998.