Traits autistiques mineurs dissimulés dans le TDA/H

Le syndrome autistique n'est pas une entité compacte, unifiée, incontournable comme une forteresse bien définie dans l'espace; c'est un domaine friable, spongieux, marécageux. Il y a le patient qui porte davantage la maladie et souffre de déficits cognitifs et atteintes neurologiques sévères, alors qu'un autre ne manifeste que des traits furtifs, ne pouvant s'actualiser qu'en situations précises. En tronc commun, se retrouvent, dans le vaste champ de l'autisme, d'abord le rapport à l'empathie, sorte de marqueur de la condition et la gratuité de gestes posés comme dans le vide sensoriel et émotionnel. La vie se déroule dans des sphères parallèles, sans vraiment se joindre dans l'émotion.

Le trait autistique, dans une personnalité, passe souvent inaperçu, tant il peut rester discret et silencieux. Il peut toutefois exister tant chez  le génie que la personne bien ordinaire. L’empathie, peu développée, est aléatoire et dépend de l’événement. Parfois faible, parfois absente. L'action sera souvent gratuite et sans but émotif. En présence du TDA/H, les enjeux sont difficiles à cerner. Les personnes les plus inhibées laissent croire qu'elle se plaisent dans leur monde et leur réclusion, n'ayant pas un réel besoin de communiquer, pendant que d'autres fonctionnent très bien à leur niveau de talent et l'urgence de l'action.

Pour décrire cette personnalité, l'on utilise souvent personnalité narcissique, carencée, passive-dépendante, schizoïde, borderline, terminologie ambiguë, souvent passe-partout psychiatrique. L'égocentrisme, le repli sure soi semblent constituer la pierre angulaire, en fonction d'un instinct de survie, toujours menacé, dans le moment présent même. Souvent très lunatique, inhibé, l'enfant occupe peu de place, se laisse facilement envahir et peut devenir vulnérable aux abus de toutes sortes, à partir des pairs eux-mêmes.

Un comportement automatisé, une bizarrerie soudaine laissent présager un trait autistique mineur. Cette fillette de 8 ans ne sortait pas de son lit, le matin, même éveillée, tant que la mère n'allait pas la chercher; tous les jours, elle demandait un fruit, pour son lunch d'école, comme le frère, mais l'on retrouvait, quelques jours plus tard, tous les fruits, en fermentation. Un autre enfant qui part avec un inconnu sans aucune méfiance. Une fillette qui se masturbe se pleine classe ou face à sa mère qui l'envoie dans sa chambre, pour qu'elle découvre son corps dans l'intimité, suivant les indications de l'intervenante, de "faire du reflet", au lieu de structurer le comportement sur le champ. Car faire du reflet nous oriente vers l'angélisme ou une approche naïve de la psychologie infantile, longtemps associée aux tenants de la déprivation affective toute azimut.

Dans  les grandes personnalités de ce monde, Glenn Gould, pianiste canadien célèbre, paraît une référence digne de mention. Artiste précoce, original, talentueux, il cessera les concertos publiques, dès l'âge de 31 ans, pour s'orienter vers l'enregistrement studio et n'en être pas moins connu aujourd'hui, lui dont les sonates volent actuellement vers les autres galaxies, à bord du vaisseau planétaire. On ne connaît trop ses orientations affectives, sexuelles. Toute sa vie, il conserve ce petit banc pliable, surbaissé à sa taille d'adulte qui doit s'allonger les bras comme un enfant au clavier. Il parlait ou chantait en jouant, incapable de contrôle, cauchemar du preneur de son et que  la technologie moderne peine à corriger. Il se vêtait hors saison, frileux par nature, température de pièce à 27 degrés, en tout temps. Mais vraiment créatif toute sa vie, s'émergeant dans de multiples domaines, comme la série télévisuelle, le film documentaire. Il manifestait de nombreux manièrismes, mais se plaisait aussi avec son entourage.

Il fit don de sa fortune pour moitié au Toronto Humane Society et autre moitié à l'Armée du Salut, dans un testament préliminaire incomplet, surpris un an plus tard, à 51 ans, par une mort subite avec hémorragie cérébrale.
Glend Gould se retrouve souvent dans la classification d'Asperger, en raison de ses manières souvent bizarres, souvent captées par la caméra indiscrète et intrusive de ses film documentaires. Mais à la lecture de sa vie bien détaillée par l'excellent biographe Kevin Bazzana, il faudrait croire davantage à une hyperactivité et opposition subclinique, compte tenu de son éparpillement légendaire, son laisser-aller personnel, son opposition aux valeurs traditionnelles, ses multiples intérêts, parfois erratiques.
Il n'hésita pas à jouer les Variations Goldberg de Back, connues pour leurs extrêmes exigences techniques, à promulguer des compositeurs modernes de la musique dodécaphonique (atonale de 12 sons), comme Schöngerg, Hindemith (école allemande), au même répertoire d'auditeurs peu avertis.

références: Glend Gould, Une Vie, par Kevin Bazzana, Boréal, 2003.

Claude Jolicoeur, m.d, 2005, ®

- Dans les arts
Cinéma:
. Grand bleu, scénarisé et produit pas Luc Besson
. La légende du pianiste sur l'océan, réalisation de Giuseppe Tornatore
- Silence des agneaux (Le)

Voir Film Culte
http://www.filmdeculte.com/culte/culte.php?id=56

Musique:
--- Glenn Gould:
 Glenn Gould, malgré ses maniérismes, rituels, demeure un pianiste virtuose, pourtant diminué par un jeu quelque peu mécanique.
Bibliothèque nationale du Canade
. Glenn Gould : excentrique ou autistique ?
Fédération québécoise de l'autisme
. Le célèbre pianiste canadien était autiste

- Dans les échecs
--- Johnny Fisher
Le joueur d'échec défie les lois internationales (et américaines), lors d'un championnat mondial de revanche, en 1992, dans un pays sous embargo et sanctions internationales, la Yougoslavie, après un arrêt de 20 ans en compétition; il défait le champion russe Boris Spassky, mais ne pourra retourner dans son pays, sans risquer la prison. Il vagabonde d'un pays à l'autre, puis termine son périple au Japon, qui le met en arrêt et attente d'extradition, même si récemment marié à une japonaise. En 2004, l'Iscelande, pays de joueurs d'échec invétérés, le sauve le pauvre homme, presque apatride, en lui donnant la citoyenneté rapide par décret, par admiration et dévotion pour la victoire symbole de 1972, contre Spassky.
Biographie:
"Robert James "Bobby" Fischer (born March 9, 1943) is a former world chess champion from New York City, currently residing in Iceland. He was the only American to win the FIDE world chess championship. He is also well known for his eccentricity, unconventional behavior, and anti-Semitic comments— this, despite his having a Jewish heritage and upbringing."
http://en.wikipedia.org/wiki/Bobby_Fischer
Chess Trivia Chronology;
http://users.commkey.net/fussichen/otdches.htm
"1972: American Bobby Fischer won the international chess crown in Reykjavik, Iceland, defeating Boris Spassky of the Soviet Union.
1975:  Anatoly Karpov wins world chess championship by default when Bobby Fischer refuses match.
1992: september: Chess champ Bobby Fischer came out of his 20-year retirement to hold a press conference in Yugoslavi a. He spit on an order from the US Treasury Department warning him of his pending violation of U.N. sanctions if he played chess in Yugoslavia. Fischer announced that he would, indeed, play his one-time rival, Boris Spassky, in a $5-million chess match in Sveti Stefan, Yugoslavia -- despite the sanctions. The match began on Sep 30 and ran thru Nov 11 (Fischer won).
november: Bobby Fischer won his re-match with Boris Spassky in Sveti Stefan, Yugoslavia. The match was organized by banker Jedzimir Vasiljevic. Fischer had 10 wins, 5 losses, and 15 draws. He got $3.65 million for his winnings and Spassky received $1.5 million."  

- Dans les affaires:

Howard Hughes
(1905-1976)

Héritier, fils unique, dans la jeune vingtaine (19 ans), d'une nouvelle fortune, grâce à cette foreuse en forme de navets dentelés que le père avait mis au point et breveté, il terminera sa vie, avec un empire de trois milliards, sans jamais en avoir fait la gestion courante.  Au contraire, il avait souvent dilapidé les biens, presque atteint la faillite, à de nombreuses reprises, se lançant dans les aventures financières, le cinéma, l'aviation, le casino, investissant des sommes considérables, sans aucune guidance ou connaissance préalable. Seul un excellent fondé de pouvoir, Noah Dietrich, que le hasard lui fit croiser sa route, lui permettra de poursuivre ses excentricités, pendant les 30 prochaines années.
Mais, mythomane, imprévisible, obsessif-compulsif sévère, il devra s'isoler dans des rituels interminables et terminer sa vie dans une réclusion sordide.
Auparavant, son médecin lui prescrira d'ailleurs, en début des années soixante, des neurostimulants qui lui seront d'un grand profit pour quelques temps.
L'école ne l'intéressait pas et il n'obtint aucun grade. Il préférait le golfe, les plateaux de cinéma de son oncle. Don Juan sans retenue, il exploita son charme et sa fortune, pour séduire les jeunes vedettes du nouveau Hollywood,  le plus souvent avec des diamants, et promesses de mariage jamais conclues.
Il aimait les défis absolus; il pourra réussir le premier tour du monde, avec équipage et escale, en aviation, au poste de pilotage. Il mettra au point l'un des avions les plus rapide et révolutionnaire, le XF-11 qui en vol d'essai, par lui-même, se fracasse dans la banlieue de la ville, faute d'essence, mais dont le pilote trop téméraire ne survivra que par miracle, d'abord du feu, puis de ses multiples fractures.  Il fera ensuite construire, sous contrat de l'armée et propres ressources,  le plus gros et lourd avion du monde, le H-4 Hercules, qui ne survolera l'eau qu'une seule fois, ancêtre des transporteurs modernes.
Mais comprendre cet homme sans postuler des traits autistes minimaux, semble impossible. Il était partout et nul part; plusieurs de ses vies allaient en parallèle, comme ses relations affectives; il pouvait dîner avec trois femmes différentes, dans la soirée de Noël, dans le même hôtel, en trois salles distinctes, avec chacune promesse de mariage, mangeant en chaque assiette.
Capricieux, dans ses habitudes, toute sa vie, il ne mangea que peu d'aliments différents ou variés. Mais "la plupart du temps, Hughes réussit à avaler deux ou trois steaks, un litre de lait, trois ou quatre pots de crème glacée, et six cookies qui doivent contenir seize pépites de chocolat, pas une de plus ou de moins". (1, pp352). Pour ses petits pois, "il fait fabriquer une fourchette en râteau: les gros pois sont ainsi triés, et éliminés", et "de même, quand il reçoit sa portion de gâteau au chocolat, il la mesure avec un  double décimètre. Un millimètre de plus ou de moins, et le gâteau repart en cuisine" (1, pp378).
Les rituels de propreté sont incessants et vont s'accroître avec les années, l'obligeant à s'enfermer, par peur des microbes, dans une pièce totalement isolée, des mois durant, et finalement, par crainte de la contamination, jamais nettoyée, vivant nu, couvrant ses parties intimes de quelques mouchoirs papier, communiquant par codes, messagers spécialement entrainés, des cordelettes à la fenêtre, etc. Quoique après six mois de ce régime dégradant, Hughes pouvait soudainement se mobiliser, pour rencontrer une femme à séduire, défendre une affaire menacée, retrouvant ses habiletés originelles.
Dans la séduction des femmes, il n'y avait aucune limite à ses ruses:  il organise un système de dépistage vraiment malicieux, à travers des amis (Gary Grant), des entremetteurs, une société de cinéma, un studio de photographie de jeunes demoiselles, ambitieuses et naïves, parfois mineures et vulnérables. Il s'agissait d'éblouir avec un tour d'avion romantique, des repas chers (dont il ne profitait pas), des bijoux et diamants et un  promesse de mariage, si nécessaire. La fin justifiait les moyens et il serait difficile de croire à la moindre empathie pour la partenaire d'occasion. Pas de pitié pour la victime à qui il incombe de ne pas être là au movais moment.
Il est aussi notable qu'il avait ses liens avec le monde interlope, qu'il usait au mieux des mesures de chantage, de menaces, d'intimidation, pour évincer l'adversaire. Au point qu'il fut indirectement associé au scandale du Watergate, Nixon voulant démasquer les stratégies du protégé de Hughes, au parti démocrate, Larry  O'Brien.

Les vies parallèles de Hughes sont bien documentées, et seraient inintelligibles, sans soupçonner un enfermement autiste chez lui, en plus du syndrome débilitant des obsessions-compulsions (TOC).

1- Howard Hughes, l'homme aux secrets, par François Forestier, chez Michel Lafond, 2005.

2- Enclyclopédie Wikipedia

3- Les archives secrètes d'Howard Hughes

4- Howard Hughes : Le milliardaire excentrique

Filmographie
L'aviateur, avec le réalisateur Martin Scorsese, et  Leonardo DiCaprio en rôle principal

Le film romance la vie à plusieurs égards, mais donne un aperçu réaliste, quoique incomplet, sans doute plusieurs fois en déca de la réalité.

 

Claude Jolicoeur, m.d.
mai 2005