La transition du monde de l'école à celui de travail (dans l'autisme)
(traduction autorisée du texte: "Making the Transition from the World of Scholl into
the World of Work", disponible sur Internet), Temple Grandin, Ph.D., Professeur
auxiliaire, Université d'État du Colorado, Fort Collins, Colorado, 80523, U.S.A.
Quand je voyageais beaucoup pour donner des conférences sur l'autisme, j'observais
souvent avec tristesse que plusieurs personnes autistes avaient réussi leurs études
collégiales mais n'avaient pu faire la transition vers le monde de travail. Certaines
deviennent des étudiants perpétuels parce qu'ils fonctionnent bien avec la stimulation
intellectuelle du collège. Bien des gens spécialement doués et souffrant d'autisme
considèrent leurs années collégiales comme les plus heureuses, (Szatmari et al. 1989).
Je voudrais mettre l'accent sur l'importance d'une transition graduelle du milieu
éducatif à celui du travail. Moi, j'ai fait la transition graduellement. Mon travail
actuel, c'est de dessiner des commodités concernant les bestiaux, à partir d'une vielle
fixation de mon enfance. J'ai utilisé cette fixation pour me motiver à devenir une
experte sur la manipulation et labattage du bétail. Et le matériel que j'ai conçu
se retrouve maintenant dans toutes les plus grandes usines de viande. J'ai stimulé aussi
l'industrie du bétail à reconnaître l'importance d'un traitement plus humain des
animaux. Quand je faisais mes études collégiales, je visitais les mangeoires de bestiaux
ou les usines d'emballage de viande. Ainsi j'ai pu mieux connaître ces industries.
Plusieurs personnes autistes ont pu réussir en utilisant une vielle fixation pour
débuter une carrière. J'ai eu la fortune de rencontrer Tom Rohrer, le gérant de l'usine
locale Swift Meat Packing, et Ted Gilbert, le gérant du Red River Feedlot (proprio John
Wayne). Ils m'ont permis de visiter leurs opérations chaque semaine. Ils ont reconnu mes
talents et toléré mes excentricités.
Ces personnes m'ont servi de mentors indispensables. Les éducateurs qui travaillent avec
les étudiants autistes devraient aller voir ce que font ces personnes dans la communauté
des affaires. J'ai terminé mes études à l'Université d'État de l'Arizona avec une
Thèse de Maîtrise en contrôle du bétail et Dessin de couloirs d'immobilisation des
bêtes. Au même moment, j'écrivais, comme pigiste, quelques articles pour l'Arizona
Farmer Ranchman Magazine. Tout cela me permit d'en apprendre davantage sur l'industrie du
bétail et de développer des compétences.
Dans ma prochaine étape, il fallait me faire embaucher, pour un premier travail, dans une
grande compagnie qui construisait des mangeoires de bestiaux. Emil Winnisky, le gérant de
construction, reconnut mes talents dans le dessin. Il servit aussi comme troisième guide
important, me forçant à me conformer à quelques règles sociales. Il demanda que ses
secrétaires m'amènent et m'achètent de meilleurs vêtements. À l'époque, je
détestais cette idée, mais je réalise aujourd'hui qu'il m'a rendu un grand service. De
plus, il me dit brusquement de prendre quelques soins de beauté comme me servir de
parfums. Je devais changer. Un article de Kanner, sur les gens autistes qui réussissent
leur adaptation au travail, m'intéressait: "À la différence de la plupart des
autres enfants autistes, ils deviennent, même difficilement, plus instruits de leurs
singularités et commencent à faire des efforts conscients pour se changer
eux-mêmes." (Kanner et al.1972).
Emil était lui-même un type excentrique: ce qui peut expliquer la raison de mon
embauche. Environ six mois après cette embauche, on congédia Emil. Je continuai ce
travail encore une année environ et le quittai bien qu'on m'offrit de participer à des
pratiques commerciales assez incertaines. Mais le temps où j'étais à la compagnie de
construction, j'apprenais à faire des brouillons pour Davy, leur merveilleux dessinateur.
Davy et moi, on s'entendait bien; c'était un solitaire timide qui faisait de très beaux
dessins. De ces contacts faits à la compagnie de construction, j'ai pu commencer un
travail de dessin, à contrat. Je débutais mon entreprise autonome de consultation en
dessin, un engagement seulement à la fois. Les gens respectent le talent, et je
développai bientôt une réputation d'experte. Pendant que je montais mon affaire,
j'avais assez de ressources financières, pour payer les comptes courants et éviter le
travail de McDonald
Un parcours indépendant a permis aux personnes autistes d'avoir du succès et d'exploiter
la variété de leurs talents. La programmation d'ordinateur constitue souvent une bonne
orientation. Pour partir en affaire, le partenaire autiste aura besoin de gens qui l'aide
à trouver son premier emploi. Une affaire autonome permet d'éviter quelques-uns uns des
problèmes sociaux d'un travail à un seul endroit. Je peux entrer, faire mon travail de
dessinatrice, et sortir avant de m'embourber dans une situation sociale où je risque le
trouble. Parmi les autres entreprises autonomes qui fonctionnent bien chez les personnes
autistes, l'on retrouve celles d'accordeur de piano, de réparateur de moteur, et
d'artiste graphique. Ces travaux font tous appel à des habiletés que beaucoup
d'artisan(ne)s autistes possèdent, telles la très grande précision, l'habileté
mécanique et le talent artistique.
Manque de compréhension sociale
Je développai bientôt une réputation dans Arizona comme experte dans mon champ
d'action, mais j'avais de la misère au niveau social. J'apportais une bonne série de
problèmes à Tom Rohrer, le gérant de l'usine Swift. Je ne comprenais pas que les gens
aient leur caractère propre, et qu'ils doivent se protéger eux-mêmes, avant même de
considérer leur loyauté à la compagnie. Je pensais naïvement que tous les employés de
Swift agiraient toujours aux meilleurs intérêts de leur employeur. Je supposais que si
je demeurais loyale et travaillais toujours pour le bien de Swift, j'aurais une
récompense. Les autres ingénieurs m'en voulaient. Ils installaient quelquefois du
mauvais matériel, avant de m'avoir consulté. Ils n'aimaient pas cette "nerd",
qui leur disait comment faire. J'avais raison au niveau technique, mais non pas social.
J'ai créé des problèmes à Tom Rohrer pour avoir écrit au Président de Swift une
lettre concernant l'installation d'un mauvais matériel qui faisait souffrir le bétail.
Le Président se trouva embarrassé que je trouve une erreur dans ses opérations. Moi, je
pensais qu'il serait bien content de la connaître; au lieu de tout cela, il se crut trahi
et demanda à Tom de se débarrasser de moi. Heureusement, Tom ne me congédia pas. Avec
les années, j'ai appris davantage le tact et la diplomatie. J'ai appris à ne jamais
passer au-dessus de la personne qui m'a embauché à moins d'avoir sa permission. Des
expériences du passé, j'ai appris à éviter les situations où je pourrais me faire
exploiter ou mes patrons se sentir menacés. J'ai appris la diplomatie en lisant sur les
négociations internationales et les utilisant comme modèles.
Pour plusieurs personnes autistes, cest bien difficile déviter les problèmes
sociaux du travail. Cest facile dapprendre la partie technique. Beaucoup de
gens sattendent à ce que tout le monde soit bon. Cest un éveil brutal
dapprendre quil y a quelques personnes malintentionnées qui peuvent vouloir
votre exploitation. Voilà une leçon qui le(la) travailleur(se), autiste, autonome, doit
apprendre. Face à celui ou celle qui fait un travail de base, à lusine, les autres
devraient pouvoir simpliquer et offrir leur aide. Il faut enseigner aux partenaires
de travail à comprendre lautisme. Une personne capable d'exceller peut aussi
éviter bien des problèmes en se concentrant sur son seul travail.
Un homme a travaillé pendant 5 ans dans un laboratoire, et son patron se disait heureux
de son travail. Un jour il se mit en peine en allant boire avec les copains, pour ensuite
se faire congédier. Il aurait été mieux avisé de refuser linvitation.
Seulement pour éviter ces problèmes, jabandonne mes contacts de travail au
département technique. Sortir ou flirter avec les compagnons de travail peut entraîner
beaucoup de difficultés; donc, je m'abstiens tout simplement.
Études de suivi sur lautisme
Il y a eu deux études majeures sur le suivi d'adultes autistes qui ont connu une
adaptation satisfaisante. Szatmari et al. (1989) décrit six adultes de bon calibre,
gradués du collégial, capables de vivre seuls. Lun devint un étudiant perpétuel,
et les cinq autres obtinrent du travail stable. Il y a une tendance pour ces gens à
devenir des étudiants perpétuels parce qu'ils aiment lenvironnement stimulant et
structuré d'un collège.
Deux de ces personnes, dans l'étude de Szatmari, devinrent vendeurs et deux autres se
retrouvèrent dans une bibliothèque. La cinquième devint moniteur de physique; souvent
un bon travail à contrat. Le travailleur autiste excelle souvent dans l'enseignement de
ses habiletés particulières aux autres. Jason Utley du Kentucky a su maîtriser ses
habiletés pour devenir un Eagle Scout, et les autres scouts laimaient bien parce
qu'il leur apprenait à faire des nuds. Lenseignement et la vente impliquent
l'interaction sociale mais cest souvent une interaction à sens unique où la
personne autiste peut parler de son secteur d'intérêt. Il n'exige pas une compréhension
complexe des relations sociales. Kanner et al.(1972) suivit neuf personnes à bonne
performance où il y avait un ajustement adéquat. Cinq d'entre elles avaient du travail.
Travail de caissier de banque; pharmacien de laboratoire, col bleu, ouvrier de Centre
Expérimental Agricole, comptable, et livreur de librairie. Une autre passait d'un travail
à un autre à cause de ses problèmes sociaux. Les meilleurs emplois à succès
n'impliquaient pas d'interactions sociales complexes. Les interactions d'un caissier de
banque peuvent être routinières et stéréotypées.
La personne qui devint chimiste de laboratoire avait d'abord eu un travail de nursing. Ce
dernier emploi devint une catastrophe car elle n'avait aucune flexibilité. Elle avait
appris d'un article de nursing que les mères ne doivent nourrir leurs bébés que 20
minutes seulement. Quand elle prit brusquement les bébés de leurs mères dans le service
d'obstétrique, les mères se fâchèrent contre elle qui ne pouvait en comprendre la
raison. Quand on la transféra au laboratoire de chimie, ses connaissances de chimie la
firent apprécier. Celle, maintenant comptable, se fit congédier d'un travail antérieur
après une promotion à une poste de surveillance. J'ai aussi entendu parler d'un homme
autiste, dessinateur heureux pendant nombre d'années dans une entreprise architecturale.
Quand on le promut, il dut s'impliquer auprès des clients et se fit alors congédier. Il
aurait dû poursuivre sur sa planche à dessin. Pour résumer, une personne autiste peut
réussir une transition dans un travail ou une carrière, à certaines conditions
cependant.
1. La transitions graduelle- Le travail doit débuter sur de courtes périodes quand
l'étudiant fréquente encore l'école.
2. Les employeurs de soutien- Les parents et éducateurs ont besoin de trouver des patrons
qui seront disposés à travailler avec les personnes autistes.
3. Les mentors- Les gens, autistes, performants, auront besoin de mentors qui peuvent
devenir à la fois des amis particuliers et des aides qui enseignent leurs habiletés
sociales. Les mentors les plus appréciés auront des intérêts communs avec le
travailleur autiste.
4. L'éducation des employeurs et employés- Les patrons et employés, tous les deux ont
besoin de s'éduquer sur l'autisme afin de supporter le débutant autiste et l'aider. Ils
ont besoin aussi de comprendre ses limitations dans toutes les interactions sociales
complexes, afin de lui éviter des situations qui causeraient sa perte d'emploi.
5. Le travail autonome- Ce travail est souvent un bon choix pour les personnes à
performance supérieure, qui ont une habileté spéciale dans les ordinateurs, la musique
ou l'art. Le travailleur autiste aura besoin de quelqu'un pour l'aider à partir en
affaires et possiblement éduquer les clients sur l'autisme. Les entreprises autonomes,
qui réussissent, ont commencé dans la programmation d'ordinateurs, le réglage de piano
et les arts graphiques.
6. Faites-vous un porte-documents. Les aspirants doivent vendre leurs habiletés davantage
que leur personnalité. Ils doivent avoir un curriculum de leur travail. Les artistes
peuvent faire des photocopie-couleur de leur travail, et les programmeurs d'ordinateur
fabriquer leur disquette de démonstration. On doit montrer son curriculum d'emploi aux
gens des départements de l'art ou d'informatique. Dans tous mes emplois, je devais passer
par la "porte d'en arrière". Compte tenu que les gens autistes font de
mauvaises entrevues, évitez le Département du Personnel. Le personnel technique respecte
le talent, et l'aspirant, autiste, doit vendre ce talent à l'employeur.
Références:
Kanner, L., Rodriguez, A., et Ashenden, B. (1972). How far can autistic children go in
matters of social adaptation? Journal of Autism and Childhood Schizophrenia (Now titled:
Journal of Autism and Developmental Disorders), 2: 9-33.
Szatmari, P., Bartolucci, G., Attache, S., et Rich, S. (1989). A follow-up study of high
functioning autistic children. Journal of Autism and Developmental Disorders, 19: 213-225.
Une version antérieure de cet article paraissait dans the Advocate, Summer, 1992.
Traduction autorisée par Dr Claude Jolicoeur, pédopsychiatre, Montréal, juin 96.